Pourquoi et comment aller vers une Microfinance Verte ?

Focus
Date de publication: 
nov. 2016

Entretien avec Davide Forcella du CERMI, en préparation de la Semaine Européenne de la Microfinance

Davide Forcella, CERMI

La Semaine Européenne de la Microfinance 2016, qui s'est tenue au Luxembourg, a abordé entre autres le thème de la "Microfinance Verte" dans ses différentes sessions et groupe d'action. A cette occasion, nous avons interrogé Davide Forcella du CERMi (Center for European Research in Microfinance / Centre Européen de Recherche en Microfinance) sur les principaux enjeux et défis de cette thématique très actuelle et les conditions de réussite de tels programmes. 

Davide Forcella est chercheur associé senior au CERMi. Son principal domaine de recherche est la finance inclusive verte, incluant l'énergie propre, l'efficacité énergétique, la conservation des écosystèmes, l'adaptation au changement climatique, le développement rural durable ainsi que la gestion environnementale pour les institutions financières intermédiaires.

 

Plusieurs opérateurs techniques et bailleurs ont développé des programmes de microfinance verte, parmi lesquels l’AFD avec son projet d’accès des foyers cambodgiens à l’énergie solaire, IDCOL au Bangladesh, ou bien CleanStart de l’UNCDF. On constate néanmoins que ces initiatives restent rares. Pourquoi ? La microfinance verte s’adresse-t-elle à toutes les IMFs ? Quel état des lieux des initiatives en Afrique ?

Aujourd'hui, la microfinance verte apparaît comme un secteur encore relativement petit mais en croissance rapide, avec divers projets et produits intéressants et innovants. Elle comprend trois dimensions principales : i) la stratégie qui consiste à intégrer l'environnement au niveau des politiques institutionnelles, de la gestion, des rapports aux investisseurs, etc . ; ii) le risque lié à l’introduction d'outils et de procédures pour réduire l'empreinte environnementale des institutions de microfinance (IMF) et de leurs clients ; et iii) les opportunités permettant par exemple d'offrir des crédits pour soutenir l’achat de produits verts ou la mise en oeuvre de pratiques soucieuses de l’environnement, ainsi que des produits non financiers tels que la formation environnementale ou la sensibilisation.

L’intérêt et l'engagement des IMF et des véhicules d'investissement (MIV) dans l'environnement ont augmenté ces dernières années. Au niveau mondial, 210 IMF ont reporté en 2014 au MIX-Market qu'elles offraient des microcrédits verts à leurs clients, tandis que 377 IMF déclaraient avoir adopté des pratiques de gestion des risques environnementaux et 443 IMF avoir sensibilisé à l'environnement. 79% des MIV ont déclaré en 2015 avoir intégré des questions environnementales dans leur décision d'investissement.

Le crédit vert inclut plusieurs dimensions : l'accès aux énergies renouvelables et l'efficacité énergétique, les crédits qui promeuvent des pratiques écologiquement responsables et une agriculture durable, la promotion de l'adaptation au changement climatique comme l'agroforesterie, les pratiques silvopastorales, l’agriculture biologique, etc.

Les types de crédits verts les plus déboursés, en volume ou en nombre, dépendent des régions. Par exemple, on trouve davantage de crédits qui promeuvent des pratiques rurales respectueuses de l'environnement en Amérique Latine et dans les Caraïbes, alors qu'en Afrique sub-saharienne les crédits pour les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique sont plus représentatifs de la zone. Certains de ces produits sont soutenus par des donateurs, tandis que d'autres sont développés par des IMF pour répondre directement aux demandes des clients telles que la pauvreté énergétique ou la vulnérabilité climatique. Une étude du BID estime qu'au cours de la période 2011-2015, 183 IMF d'Amérique latine et des Caraïbes ont essayé de mettre en oeuvre, ont développé, ou ont commencé l'implémentation de crédits verts.

Même si la dynamique est croissante, la portée réelle des crédits verts, en termes de nombre et volume, reste limitée. Une étude conjointe de la Plateforme Européenne de la Microfinance (e-MFP) et du MIX-Market, montre que les institutions plus engagées dans l’environnement ont offert en moyenne environ 800 prêts ou 1M USD en 2014, soit moins de 3,5% de leur portefeuille.

En effet, l'une des questions majeures que se pose la microfinance verte aujourd'hui est de trouver des bons "business models" qui permettent des investissements sur une plus large échelle du portefeuille. L'une des principales difficultés des projets et produits actuels est d'établir le bon partenariat entre les acteurs (comme les fournisseurs d'énergie et les IMF) et d'aligner les objectifs et priorités de chacun. En outre, le développement d’un produit capable de répondre à la demande existante des clients est fondamental pour stimuler la croissance et le passage à l'échelle. La "bonne formule" n'a pas encore été clairement trouvée.

L'environnement n'est pas, et ne devrait probablement pas être, l'objectif de toutes les IMF. Des études montrent que certaines caractéristiques des institutions affectent leur performance environnementale. Toutes les institutions devraient néanmoins considérer l'option "verte" et comprendre que cela pourrait être une nécessité, une opportunité ou simplement un poids pour elle-même et ses clients, et décider en conséquence. Il existe des solutions "vertes" susceptibles d'affaiblir le rendement financier, tandis que d'autres génèrent des effets positifs sur l'environnement, et offrent de meilleurs débouchés sur les marché, permettant une augmentation de la performance financière et une réduction du risque crédit pour les IMF (qui soutiennent la diversification des produits). La microfinance est une industrie importante en plein essor, et, comme toutes les autres activités financières, elle devrait considérer son impact sur l'environnement.

Toutefois, il ne s'agit pas seulement de l'impact des IMF ou de leurs clients sur l’environnement, mais aussi de l'impact de la dégradation de l'environnement et du changement climatique sur les activités des clients et des IMF. Les clients des IMF sont parmi les plus exposés à ces menaces, ce qui représente un risque de crédit supplémentaire pour les IMF. Le développement de la microfinance verte devrait donc être considérée aussi comme un outil pour réduire la vulnérabilité au changement climatique, soutenir l'adaptation ex-ante et permettre aux IMF d'aller ou de rester dans les zones rurales et de financer les activités agricoles de manière durable (amélioration des rendements, qualité de la production et protection des écosystèmes).

L'Afrique subsaharienne est un marché où la faible et mauvaise qualité de provision de l'énergie rend la demande d’énergie délocalisée (hors réseau) assez claire. Il existe donc un marché potentiel conséquent pour les énergies renouvelables et la microfinance verte. Il y a déjà divers programmes actifs dans la région, et des enquêtes récentes révèlent que des IMF sont engagées dans ces prêts avec des défis importants par ailleurs : le partenariat entre les IMF et les fournisseurs d'équipements énergétiques, la qualité des dispositifs, le canal de distribution, les canaux de livraison des derniers miles, la définition de produits adaptés, etc.

D'autres modèles se sont développés. Le modèle "Pay as you go" consiste à contourner l'implication de l'IMF tout en faisant payer directement aux clients le service énergétique reçu par, par example, le panneau solaire. En cas de non-remboursement l'appareil est bloqué automatiquement et les clients ne peuvent pas l'utiliser jusqu’à ce qu'ils puissent payer pour l'énergie utilisée. Ce modèle, très présent en Afrique Subsaharienne, a un fort potentiel même si certains défis persistent comme la capacité à récupérer le dispositif en cas de non-remboursement à long termes, ou la capacité du financement du stock.

Quelles sont les conditions d’une mise en œuvre réussie ?

Il n’y a pas de formule parfaite et selon le contexte et les institutions, plusieurs conditions émergent :

  • Le développement de bons partenariats avec une répartition équitable et équilibrée des tâches entre les partenaires impliqués dans le crédit vert (par exemple entre la société fournisseur de solutions énergétiques et l'IMF, ou entre le centre de formation pour l’agriculture durable et l'IMF)
  • Des produits adaptés aux besoins réels des clients
  • Le développement d’un canal de livraison des produits type "the last miles", c'est à dire jusqu'au domicile des clients
  • Une garantie et un produit financier assortis en termes de durée
  • Un services après-vente
  • Le développement d’un produit que ne soit pas seulement vert, mais qui soit aussi une opportunité économique pour les clients et les partenaires (réduction des coûts ou risques, diversification des activités, plus de productivité, etc.)
  • Des services de formation adaptés pour les clients et les institutions
  • Une conscientisation des clients et de l'IMF
  • Une distributions équilibrée des bénéfices

L’acquisition de produit durable implique forcément un coût, qui peut être conséquent pour le bénéficiaire. Qu’en est-il des coûts pour les clients et les intérêts appliqués à cette microfinance verte ?

Le crédit vert peut supporter l’achat d’un produit mais aussi le développement d’une pratique. Dans les deux cas, les coûts sont a la fois économiques et pédagogiques. Le client doit payer le coût du crédit, mais aussi s’engager à changer, au moins en partie, ses pratiques.

Actuellement, les crédits verts suivent différents modèles. Un investisseur peut payer pour l’assistance technique, la formations, et parfois pour des subventions pour des taux d’intérêts réduits, et l'IMF utilise ses fonds propres pour financier les crédits (ou l’investisseur peut aussi donner une ligne de crédit vert). De facon moins courante, l’IMF peut décider de développer un produit vert et mobiliser des resources locales. Dans ce cas, le crédit est souvent similaire au crédit standard ainsi que pour le taux d'intérêt.

Ceci dit, souvent les produits verts ont des coûts additionnels liés au type d’investissement. Pour l'IMF, cela signifie plus de suivi, plus de compétences à acquérir, plus de temps à passer avec les clients, et pour le client cela nécessite un investissement que peut être il n’aurait pas fait sans crédit vert, et plus d'implication pour la mise en oeuvre de nouvelles pratiques.

Le coût supérieur de l'investissement, pour être viable, doit être remboursé grâce à une réduction des dépenses courantes du client, Le coût élevé de l'achat de carburant, le temps passé pour collecter le bois ou l’eau nécessaire pour l'éclairage, la cuisine et l’agriculture doit évoluer vers l'utilisation du solaire, biogaz, etc. que ne présentent pas ces coûts. Ou, toujours pour être viable, ce même investissement doit passer par le developement de meilleures pratiques comme l'agroforesterie qui réduit la vulnérabilité des agriculteurs au climat, et appuie le reboisement des terres dégradées, tout en soutenant des productions meilleures et plus élevées, ainsi que des opportunités vertes de marché.

A-t-on des connaissances sur l’efficacité des programmes de microfinance verte ainsi que de leur impact réel sur les microentrepreneurs ? Y-a-t-il une mesure de l’impact sur les projets mis en place ?

Actuellement, il n’y a pas d'indicateurs standards, globalement acceptés, pour mesurer l'impact ou l’efficacité des programmes de microfinance verte. C’est d'une part une tendance assez récente, et d'autre part on compte aujourd'hui des programmes, projets, et produits très différents. Néanmoins, le groupe d'action e-MFP "Microfinance et Environnement" a permit de développer un outil standard pour mesurer la performance environnementale des IMF. Il s'agit de "The Green Index". L'un des mandats de notre groupe d'action sur 2015-2017 est de rassembler, parmi ceux qui existent déjà, et de développer des indicateurs capables de mesurer les résultats de programmes de microfinance verte et de saisir l'effet de l'utilisation d'un microcrédit vert sur l'environnement, les coûts et la vulnérabilité des clients.

Les actuels projets de microfinance verte facilitent l'accès à certains services comment l’électricité ou l'éclairage, lesquels réduisent de façon plus ou moins probante la pollution interne, la vulnérabilité au climat, et améliore la protection de l’environnement. Ceci étant, les vrais résultats des projets verts restent à prouver et nécessitent un important travail de recherches. Là encore, les modalités de mise en œuvre des programmes influent grandement sur les résultats, à la fois sur les clients et l’environnement.

De façon plus globale, la microfinance peut-elle jouer un rôle dans la lutte contre le changement climatique et quelles sont ses limites ? Autrement dit, financer le développement durable, est-ce vraiment le rôle de la microfinance ?

La microfinance verte peut certainement, et devrait, contribuer à l'adaptation au changement climatique. En effet, les clients des IMF sont parmi les plus exposés au changement climatique et à la dégradation de l'environnement (surtout en milieu rural où les clients sont dépendants de l'agriculture). Ces expositions ont des impacts négatifs sur la vulnérabilité des clients et sur les risques des IMF, mais aussi sur les opportunités de développement.

D'un autre côté, les microentrepreneurs n'ont pas tant d'impact sur le climat que sur la pollution locale (déforestation, utilisation de produits chimiques, etc.). Par ailleurs, la microfinance verte peut générer des opportunités en termes de qualité de la production et d'accès facilité au marché.

Pour plus de ressources sur la Microfinance Verte, consulter le thème "Microfinance Plus" sur le Portail. 


Logo SEM 2016Le Portail de la Microfinance est partenaire média, comme l'an passé, de la Semaine Européenne de la Microfinance, qui se déroule du 16 au 18 novembre prochain à Luxembourg.

 

Durant la Semaine Européenne de la Microfinance, Davide Forcella et Raluca Dumitrescu interviennent notamment le 16 novembre pour présenter les travaux du Groupe d'action sur "Microfinance et Environnement".

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