Microfinance en zones de conflit

Focus
Date de publication: 
oct. 2014
Auteur: 
Elodie Gouillat

Entretien avec Michaël Knaute, directeur général d'OXUS Development Network

Les conflits de classes, les conflits nationaux ou territoriaux, les conflits religieux sont autant de catastrophes humaines auxquelles sont exposées maintes institutions de microfinance (IMF) dans le monde. Nombreuses sont celles qui opèrent actuellement dans des pays particulièrement exposés à ces phénomènes et doivent composer avec les contraintes qu’ils impliquent. Ce thème, qui donne lieu à de multiples réflexions, sera mis à l’honneur lors de la prochaine Semaine Européenne de la Microfinance en novembre à Luxembourg et y consacrera plusieurs sessions. En amont de l’événement, le Portail a interrogé Michaël Knaute, Directeur Général d’OXUS Development Network, organisation de microfinance qui intervient dans de tels contextes.   

Un portrait de Michaël Knaute

L’incertitude de la conjoncture socio-politique et l’insécurité rendent la population généralement réticente à contracter un emprunt et modifie la nature de la demande et de l’offre de crédit et d’épargne. Ce constat est d’autant plus vrai s’il existe une aide financière extérieure gratuite. Quels types de produits et services financiers sont demandés par les populations en zones de conflit ?

Globalement, on peut constater que la demande en termes de financement des PME est plus fragile et fluctuante dans les pays où l’insécurité est plus grande. Il y a néanmoins une permanence de la petite activité économique qui est vérifiée même dans ces contextes-là. On constate également une faiblesse, voire une quasi-absence d’opérateurs financiers locaux, qui ne servent pas efficacement le marché. OXUS, qui intervient notamment dans ces contextes de pays en conflit chronique, va donc plutôt viser la petite économie, le « bas de la pyramide », et ce principalement avec des crédits productifs, la demande en bien de consommation étant plus faible que dans des économies intermédiaires ou émergentes. En parallèle à ça, même si ça se vérifie plus sur l’Afrique que sur l’Asie, on note une forte demande sur l’épargne, le réseau bancaire étant très peu développé dans ce type de pays.

Le contexte de travail des IMF en zones de conflit implique des procédures adaptées aux situations rencontrées. Quels axes d’adaptation sont envisagés par les IMF (en termes de ressources humaines, de flexibilité des politiques de crédit, d’encadrement des bénéficiaires, etc.) ?

Même si la microfinance est globalement résiliente aux conflits de basse intensité, la prise en compte de l’accessibilité et de la stabilité sécuritaire autour d’une agence est un élément important dans le développement de notre réseau. La formation et le renforcement des capacités des employés et des cadres est également un axe important. Ce sont des pays où, en général, les filières académiques et les opportunités de carrière dans le secteur financier sont relativement limitées. Nous embauchons donc des jeunes professionnels avec peu d’exposition et d’expérience sur nos métiers de la microfinance. Cette problématique du renforcement des capacités se pose également au niveau de la clientèle, qui a une connaissance assez faible des produits et services financiers. Des cursus d’accompagnement et d’éducation financière des clients sont donc mis en place. En matière de politique de crédit, l’adaptation au contexte local prime sur l’adaptation à un contexte de conflit. On peut cependant noter une surreprésentation des produits de groupe par rapport aux produits individuels, étant donné la difficulté pour ces segments de clientèle d’apporter des collatéraux suffisamment forts.

On imagine que le principal risque réside dans les impayés dus à la difficile situation des emprunteurs. Comment les IMF peuvent aider leurs emprunteurs à faire face et se prémunir elles-mêmes face à un tel risque ?

De manière générale, on observe davantage de risques opérationnels que de risques crédit. Chez OXUS, la qualité de notre portefeuille reste comparable à ceux de pays plus stables. On constate que les impayés sont plutôt liés à des risques de fraude et de faiblesse du contrôle interne, dans un environnement où l’accessibilité des agences n’est pas toujours assurée.

Quelles synergies faut-il développer avec les autres intervenants sur le terrain, tels que les urgentistes, amenés à agir dans une logique de don, qui peut perturber l’activité de prêts et avoir des conséquences néfastes sur leurs remboursements ?

OXUS, faisant partie du groupe humanitaire ACTED, a clairement dû faire face à ce risque de confusion entre approche humanitaire et approche commerciale. Notre réponse tient à la fois dans une séparation stricte des structures et des activités des deux organisations. Elle tient également dans une sélection et un suivi rigoureux de nos clients. Nous croyons fortement dans la capacité des bénéficiaires à discerner ce qu’est un don d’une part, et un prêt d’autre part.

Quel rôle jouent les bailleurs de fonds et les investisseurs dans de telles situations ?

Les bailleurs de fonds jouent un rôle important dans le financement des nouvelles institutions, qui doivent faire face à des investissements souvent assez lourds du fait du manque d’accessibilité, des besoins importants en termes de formation et d’assistance technique, des frais logistiques et des coûts salariaux qui sont, paradoxalement, assez élevés. Ils peuvent également jouer un rôle important dans la mise en place d’infrastructures de marché solides et comme garants dans des environnements forcément volatils. Néanmoins, nous sommes persuadés que si les investissements nécessaires sont réalisés au démarrage, des institutions de microfinance et des banques peuvent atteindre une autonomie financière et opérationnelle assez rapidement, et servir un marché finalement résilient et dynamique, même dans des situations d’immédiat post-conflit. Nous allons même un peu plus loin en disant que les bailleurs de fonds ne doivent pas jouer un rôle trop important, au risque de maintenir les opérateurs et le marché dans une situation de dépendance à des subventions externes.

Vous travaillez pour OXUS, qui intervient en zones de conflits comme l’Afghanistan ou la RDC, et siégez au board de la Plateforme Européenne de la Microfinance. Comment un réseau tel que la Plateforme Européenne de la Microfinance aide à renforcer le secteur dans des environnements difficiles ?

Le mandat principal de la plateforme européenne de la microfinance est « Networking with the South ». Elle a donc un rôle important pour mettre en relation les acteurs européens, qu’ils soient investisseurs, bailleurs, opérateurs ou organismes de soutien, avec ces marchés qui, malgré leur potentiel, restent encore méconnus voire mal perçus.

A une échelle plus nationale, quel est le rôle des Associations de Microfinance (AMF) pendant et après un conflit ?

Nous observons que les Associations de Microfinance jouent un rôle encore limité dans ces contextes. Il est limité notamment par le faible nombre de membres, qui limite les ressources financières, et donc les capacités d’action, de ces plateformes. Comme mentionné plus haut, les bailleurs de fonds ont donc un rôle important pour soutenir ces associations, qui sont essentielles à la fois dans la dissémination de bonnes pratiques, dans l’émergence d’un cadre réglementaire adapté, et dans la transparence du secteur et l’attractivité du pays auprès des investisseurs étrangers.

La Semaine Européenne de la Microfinance est un rendez-vous désormais établi du secteur. En tant qu’habituel participant, qu’est-ce qui selon vous fait la force de cet événement ?

La Semaine Européenne de la Microfinance est un rendez-vous unique en Europe, où une fois par an tous les acteurs continentaux ont l’occasion de se rencontrer et d’échanger sur un secteur en évolution permanente. Pour OXUS, il est l’occasion d’identifier de nouveaux partenaires du Nord et du Sud.

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