L’assurance agricole : une fausse évidence

Focus
Date de publication: 
oct. 2017
Auteur: 
Campos, E.

Quelles solutions s'offrent aux petits producteurs pour s'adapter au changement climatique ?

Les plantations de Joseph Khisa. Photo de Hailey Tucker. Concours photos du CGAP 2016.

Eric Campos est Délégué Général de la Fondation Grameen Crédit Agricole.

L’agriculture emploie plus de 1,3 milliard de personnes dans le monde, soit près de 40% de la population active mondiale. Dans une cinquantaine de pays, l’agriculture emploie la moitié de la population, voire jusqu’à 75% pour les plus pauvres d’entre eux. Ce secteur est le premier pourvoyeur d’emplois de la planète.

Les incidences du changement climatique sur l’agriculture et les conséquences en termes de sécurité alimentaire sont d’ores et déjà alarmantes. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture a souligné dans son rapport annuel 2016, l’extrême urgence à soutenir l’adaptation des petites exploitations au changement climatique. Agriculteurs, éleveurs nomades, pêcheurs et petits exploitants forestiers sont tous tributaires d’activités qui sont étroitement et inextricablement liées au climat. Ces groupes s’avèrent également les plus exposés à la grande pauvreté.

Selon la FAO, toutes les données scientifiques sérieuses démontrent qu’il ne fait aucun doute que le changement climatique affectera négativement les secteurs de l’agriculture. Les effets négatifs sur la sécurité alimentaire s’aggraveront de plus en plus, pouvant même devenir catastrophiques dans certains endroits particulièrement vulnérables. Le nombre de familles de petits exploitants vivant dans les pays en développement, 475 millions de foyers, montre à quel point l’impact du changement climatique sera un véritable tsunami social. Renforcer la résilience de la petite agriculture familiale face au bouleversement des conditions d’exploitations est donc une urgence.

La FAO recommande de renforcer cette résilience grâce à la diversification, ce qui permet de réduire l’effet des bouleversements climatiques sur les revenus et d’offrir aux ménages un plus large éventail d’options pour gérer les risques futurs. Pour les ménages qui disposent de peu de possibilités de diversification sur leur exploitation, la migration vers les villes peut s’avérer vitale pour trouver d’autres moyens d’existence.

Les revenus tirés de l’exploitation agricole sont fortement corrélés à l’aléa climatique. L’élévation des températures moyennes et l’impact conséquent sur les rendements et les revenus des agriculteurs va entrainer, de façon certaine, une plus grande difficulté à obtenir des financements de campagne pouvant conduire jusqu’à un "Crédit Crunch" et une fragilisation des institutions de microfinance.  Selon un scenario jugé "plausible" de la FAO, on assisterait – à moyen terme – à des baisses de productivité "catastrophiques" concentrées dans certains des secteurs géographiques dans lesquelles se trouvent les groupes de population les plus vulnérables et les plus exposés à l’insécurité alimentaire.

Le continent africain est à ce titre beaucoup plus exposé à cette difficulté d’accès grandissante au microfinancement que le reste du monde. Sur 178 millions d’exploitants agricole assurés dans le monde, seuls 0,25% sont africains. On pourrait croire que l’assurance agricole jouit d’un grand potentiel de développement dans ce contexte propice à la recherche de protection. Il n’en est rien. L’assurance des productions agricole pour les petites exploitations en Afrique reste un secteur balbutiant avec un Business model qui se cherche encore. En tenant compte du coût du risque et du coût d’exploitation, le coût réel d’une police d’assurance est prohibitif. Seule une croissance des volumes d’assurance distribués par des processus fortement automatisés pourrait rendre abordable ce type de protection.

Lorsqu’elle est correctement calibrée, l'assurance agricole fonctionne : elle protège les revenus des agriculteurs en cas d'événements indésirables et contribue à améliorer la stabilité de leur revenu. Des études d'impact montrent que les agriculteurs assurés investissent davantage dans leurs fermes, ils adoptent de nouvelles semences, de nouvelles technologies. A contrario, la non-couverture du risque de perte de revenus a tendance à maintenir l’agriculture en une activité de subsistance. Ces études constatent que l'assurance "perte de récolte" permet à l’exploitant d’imaginer une stratégie de choix d’investissement à plus long terme.

De nombreuses initiatives, notamment autour de l’assurance indicielle, montrent la voie mais également la difficulté à mettre en place une assurance de protection des productions agricoles. En réduisant l’impact des risques naturels et climatiques pour les exploitants, l’assurance agricole devrait théoriquement faciliter l’accès des petits producteurs agricoles au crédit. Pourtant, elle peine encore à se développer.

Pour protéger les petites exploitations, il n’existe pas de "solution technique" simple ou évidente. Il faudra beaucoup de moyens pour sauver, renforcer et développer la petite agriculture familiale en Afrique. Mais la communauté des acteurs du financement et de l’assurance doit rester soudée et pugnace pour trouver des voies d’espoir. Il est en effet vital pour ce continent d’aider cette population rurale à adopter des stratégies efficaces d’adaptation au changement climatique. L’expérience acquise dans le domaine de l’assurance et de la finance inclusive par la Fondation Grameen Crédit Agricole nous permet de participer à cette réflexion en soulignant l’intérêt de retenir 3 points clés : 

  • L’assurance agricole doit faire partie intégrante du "bagage d’accompagnement" de l’agriculteur au même titre que le financement, l’accès au marché, les intrants et le financement de la main d’œuvre souvent oublié par le bailleur de fonds. A la Fondation nous considérons que l’assurance perte de récolte doit être obligatoire et à taux concessionnel pour les petites exploitations familiales.
  • L’ensemble de la chaîne de valeur doit être correctement financée en favorisant la connexion des acteurs entre eux afin de rechercher une sécurité maximale des flux financiers et des flux physiques. La chaine agricole doit s’appuyer sur un "mécanisme de contractualisation" entre les producteurs et le transformateur, notamment, pour sécuriser la partie amont des spéculations prédatrices et renforcer l’équité de la chaîne de valeur.
  • L’assurance reposant sur un mécanisme de mutualisation du risque, la trajectoire courant de la montée en charge jusqu’à l’atteinte de la taille critique doit bénéficier de financements subventionnés. Il est impossible d’équilibrer une activité d’assurance de perte de récolte des petits exploitants sans subventions lors de la phase de constitution du portefeuille de contrats d’assurance.

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