Emploi des jeunes en Tunisie : l’approche de l’ONG Mercy Corps

Focus
Date de publication: 
août. 2017
Auteur: 
Effantin, B.

Comment mener des projets favorisant l’emploi des jeunes dans un pays où le chômage est un facteur majeur de migration ?

La question de l’emploi des jeunes, qui a en partie provoqué la révolution de 2011 en Tunisie, reste cruciale en Afrique. L’ONG internationale Mercy Corps, fondée en 1979 à Portland, aux États-Unis, et dotée d’un siège européen à Édimbourg, emploie 5 000 personnes dans 42 pays à travers le monde. Dans les 17 pays d’Afrique où elle est présente, de la Libye au Zimbabwe, Mercy Corps met en œuvre des projets axés à la fois sur l’inclusion financière, la formation professionnelle et la gouvernance locale, le tout en partenariat avec des opérateurs locaux. En Tunisie, où le chômage frappe encore plus de 35 % des jeunes selon l’Organisation internationale du travail (OIT), un projet mené de 2012 à 2016 s’est soldé par la création de 86 entreprises, comme l’explique Bertrand Effantin, responsable des partenariats stratégiques institutionnels pour Mercy Corps Europe et ancien chef de mission dans ce pays.

Photo de Augustin Le GallQuelle est la philosophie de votre ONG ?

Elle repose sur trois points. Tout d’abord, Mercy Corps est à la fois une ONG d’aide d’urgence humanitaire et de développement. Elle est de ce fait intervenue dans toutes les crises majeures des vingt dernières années, car très souvent elle est déjà sur place, pour des projets de développement, lorsque surviennent des catastrophes naturelles ou des conflits. Nous étions ainsi présents au Népal sur des projets de développement agricole lors du dernier tremblement de terre d’avril 2015. Nous œuvrons donc au continuum humanitaire-développement.

Ensuite, nous travaillons systématiquement avec des partenaires locaux, qui font interface avec les bénéficiaires directs.

Enfin, beaucoup de nos projets sont élaborés avec une approche de marché, qui consiste à inclure les porteurs de la demande dans notre offre de solutions. Nous commençons par exemple nos projets touchant à l’emploi des jeunes par une étude du marché de l’emploi – auprès des demandeurs d’emploi comme auprès des entreprises – pour connaître l’offre, qui porte bien souvent sur des compétences, universitaires ou techniques, mais aussi des soft skillsdes aptitudes de vie en société ayant trait à l’éducation au sens large (ponctualité, présentation, expression, sens de l’équipe, etc.). Pour mener nos enquêtes, nous employons de jeunes chômeurs pour qu’ils se rendent compte de l’état de ce marché qui les concerne au premier chef. Les placer comme acteurs de la démarche et tenir compte de leurs analyses change en profondeur leur engagement et leur rapport au projet, qui ne fait pas d’eux de simples bénéficiaires.

Quelle est votre action la plus emblématique en faveur de l’emploi des jeunes ?

Le projet Tounès Tekhdem, qui signifie « la Tunisie travaille ». Lancé en 2012, il a été financé par l’AFD à hauteur de 1,5 million d’euros ainsi que par la Coopération britannique à hauteur de 750 000 livres (environ 1 million d’euros). L’objectif était de réduire les migrations vers l’Europe en développant en Tunisie des opportunités d’emploi ou de création d’entreprise pour les jeunes.

Du point de vue financier, il ne représente pas le projet le plus important – nous œuvrons à hauteur de 40 millions d’euros dans un projet d’eau et d’assainissement en République démocratique du Congo (RDC) par exemple. En termes d’impact, il s’avère cependant emblématique de ce qui peut être accompli pour l’emploi des jeunes sur le terrain, concrètement.

L’impact a été fort notamment en termes de gouvernance locale et de coordination entre les acteurs. Il existe en Tunisie une volonté de décentraliser les services administratifs, mais les obstacles sont nombreux. Nous avons montré qu’il est possible de faire travailler à l’échelle locale plusieurs entités concernées par l’accès des jeunes à l’emploi, comme les agences nationales de l’emploi et les institutions de microfinance (IMF), qui relèvent du secteur privé ou de la société civile, la Banque de financement des PME (BFPME) et des groupements d’agriculteurs, de pêcheurs et des associations. À Médenine, une ville du sud-est de la Tunisie, un groupe d’une dizaine d’acteurs a été monté pour traiter chaque demande individuelle d’aide à la création d’entreprise de manière collective. Si le dossier présenté n’est pas éligible à un guichet, il est envoyé vers un autre acteur plus proche du besoin avec une action de suivi du collectif d’acteurs.

Quels ont été vos autres instruments d’action ?

Nous avons travaillé sur l’offre et la demande de services financiers innovants, adaptés aux besoins de la jeunesse. Nous avons également mis l’accent sur l’offre et la demande de services non financiers, en matière de formation professionnelle notamment.

Le point de départ a consisté à faire circuler l’information auprès des jeunes Tunisiens sur l’existence et le rôle des IMF et sur les produits qu’elles proposent. Ensuite, avec Initiative France, le premier réseau associatif français de financement aux créateurs et repreneurs d’entreprise, trois plateformes de prêts d’honneur (c’est-à-dire des prêts sans demande de garanties) à taux zéro ont été montées dans les régions sinistrées du sud et du centre de la Tunisie (Médenine, Gafsa et Sidi Bouzid). Ces prêts ont comblé un fossé dans l’offre de financement à destination des jeunes, en leur offrant la possibilité d’obtenir un prêt d’un montant plus important que ceux octroyés par les IMF et moins élevé que ceux des banques. Leurs montants vont de 8 000 à 10 000 euros. Ils permettent aux porteurs de projet de faire levier auprès d’une banque commerciale, pour avoir accès, grâce à cet apport initial, à d’autres prêts classiques de financement des entreprises.

Que représentent ces montants pour un budget de création d’entreprise ?

C’est un bon début : ces prêts d’honneur ont permis de lever auprès des banques « classiques » un montant de crédit presque trois fois supérieur aux 8 000 à 10 000 euros de départ. Ces montants peuvent paraître relativement faibles, ils n’en ont pas moins permis à une trentaine d’entreprises de se lancer et de créer 180 emplois dans la région de Médenine.

Comment avez-vous abordé le volet formation professionnelle ?

Nous avons testé le concept du « Club entreprendre », partant du constat que les jeunes Tunisiens se forment à des métiers techniques (menuiserie, climatisation, maintenance), mais ne sont pas formés sur des aspects non techniques qui leur permettraient d’intégrer plus facilement le marché du travail. Nous avons interrogé 280 entreprises locales sur leurs priorités dans le recrutement. Il apparaît clairement que ces critères portent sur des compétences techniques mais aussi des aptitudes de vie : comportement, ponctualité, expression, présentation, etc.

Un pilote de « Club entreprendre » a été lancé au sein de quinze centres publics de formation professionnelle en Tunisie pour laisser les jeunes prendre l’initiative  : en d’autres termes, mobiliser d’autres jeunes, organiser des réunions avec des entreprises, des cours de langues, etc. Nous étions facilitateurs de ce processus, avec le moins possible d’intervenants adultes du centre de formation. L’objectif : que toutes les compétences de leadership se développent. Les témoignages ont été parlants : « J’ai repris confiance en moi, je peux organiser une réunion avec des adultes et des professionnels », nous ont dit les jeunes.

L’Agence tunisienne de la formation professionnelle (ATFP) a décidé de se doter d’une direction des Clubs entreprendre, pour les reproduire dans les 140 centres publics de formation professionnelle du pays,avec l’appui technique de Mercy Corps. Se joue donc un effet de pépinière dont nous sommes fiers.

Quelle grande leçon tirez-vous de ce projet ?

Les jeunes trentenaires non mariés et sans emploi sont une population particulièrement vulnérable à laquelle il faut prêter une attention particulière. Cette population se sent rejetée. Certains, dans le meilleur de cas, décident de quitter la Tunisie pour l’Italie, mais d’autres se retournent contre leur pays en allant combattre pour Daech, qui leur propose un rôle plus important. La Tunisie est le premier pourvoyeur de combattants étrangers de Daech en Syrie et en Irak. Nous avons fait beaucoup de plaidoyers auprès de ces jeunes. Nous les avons placés au cœur du dispositif de nos projets, afin d’en faire des acteurs, pas des simples bénéficiaires, et de leur permettre de dialoguer avec leur environnement.

Répliquez-vous cette expérience ailleurs en Afrique ?

En plus de la Tunisie, nous avons des programmes pour améliorer l’emploi des jeunes au Kenya, au Liberia, en Ouganda, au Mali, au Niger. Nous développons des stratégies renforcées au Nigeria, où la secte islamiste Boko Haram a provoqué le déplacement de 1,5 million de personnes dans le nord-est du pays. Nous avons commencé par interroger des combattants de Boko Haram pour comprendre leurs motivations. La secte offre des microcrédits, et tient ainsi ses « clients », en leur mettant la pression pour qu’ils commettent des actions violentes s’ils n’arrivent pas à rembourser. Les jeunes n’y vont pas pour des raisons idéologiques, mais par nécessité et par quête d’opportunités financières. Contrer l’influence de Boko Haram passe donc notamment par un meilleur accès à la microfinance et aux services financiers innovants relevant de la « méso-finance ».

Cette interview a été initialement publiée sur le site Idéés Pour le Dévelopment en juin 2017.

Type: 
Focus
Pays: 
Tunisie